Eastman Kodak Company : La liste n’est pas close
La presse a longuement évoqué la chute de l’entreprise la semaine dernière, avec son placement sous la protection du Chapitre 11 de la loi sur les faillites aux Etats-Unis. Il n’est évidemment pas dans notre intention de donner un quelconque conseil d’investissement sur cette valeur, mais, après une procédure similaire survenue à General Motors en 2009, il nous a semblé que cette deuxième disparition emblématique, même si elle peut être momentanée, devrait faire réfléchir les investisseurs qui gèrent leur épargne en bourse, sur les conséquences du bouleversement industriel mondial qui se déroule sous nos yeux, et qui s’est accéléré et généralisé depuis la crise financière de 2008. Nous avons souhaité mettre en avant quelques remarques qu’il ne faut d’après nous ne pas perdre de vue.
La première est que ce n’est pas parce qu’une entreprise est mondialement connue qu’elle n’est pas faillible ; la preuve en est faite une nouvelle fois, après General Motors, Enron, Worldcom ou PanAm aux Etats-Unis, mais aussi, voici quelques décennies, Boussac, Sacilor ou Creusot-Loire en France.
La deuxième est qu’aucun secteur n’est à l’abri de ce genre de mésaventure ; si dans l’industrie lourde la faillite est plus compréhensible au regard des investissements qu’elle nécessite, comme ce fut le cas des aciéristes français qui n’ont pas pu résister à la concurrence asiatique notamment japonaise, le cas d’Eastman Kodak montre que même dans des secteurs technologiques les défaillances sont possibles.
La troisième est qu’il ne suffit pas d’être à la pointe de l’innovation pour réussir. Kodak a été la première société à produire un appareil photo numérique, et elle a malgré tout chuté à cause de cette technologie, pour en avoir tout simplement sous-estimé l’attrait exercé sur le public. Un exemple similaire s’est produit ces dernières années avec Palm et les assistants personnels, qu’elle a été la première à lancer, mais sur lesquels elle s’est faite distancer. La technologie impose en gros les mêmes règles que n’importe quelle industrie.
La quatrième est que la taille et / ou la position dominante ne sont pas toujours des avantages ; la preuve en avait faite par General Motors qui était leader mondial de son domaine, elle l’est une fois de plus par Kodak qui détenait autour de 90 % de parts de marché aux Etats-Unis dans son métier, mais qui s’est cru justement du fait de cette position, à l’abri de l’entrée de concurrents ; ils y sont pourtant parvenus.
La cinquième est que la survenance de deux crises consécutives, celle de 2008 et celle des dettes souveraines dans laquelle nous sommes encore, a considérablement accéléré et amplifié cette hécatombe ; dans un premier temps, fin 2008, début 2009, pratiquement toutes les entreprises ont été touchées ; mais certaines s’en sont remises et en ont même profité, alors que d’autres, après avoir espéré s’en sortir aussi, ont révélé leur faiblesses, les failles de leurs modèles économiques, les écarts se sont creusés. Kodak en faisait partie, comme son cours en a témoigné : sans parler des 80 $ connus dans les années 90, le cours est passé des 28 / 30 $ en 2007 vers 3 ou 4 $ seulement en 2008, pour rebondir vers 8 $ en 2010, avant de retomber vers zéro dernièrement. Structurellement, il pouvait difficilement en être autrement.
La sixième est justement que les cotes comprennent actuellement un grand nombre de noms célèbres, qui sont en train de se faire distancer, de perdre des parts de marché, de voir leurs marges s’éroder, des concurrents les menacer, et leurs cours suivre le même chemin que celui de Kodak. De nombreux leaders ou ex-leaders sont en train de perdre pied, de toutes nationalités. Qu’il s’agisse de Philips ou de Sony dans les téléviseurs, après que Thomson eut jeté l’éponge depuis longtemps, de Nokia dans la téléphonie, peut-être de Research in Motion dans les assistants personnels. Mais surtout, aucun secteur n’est épargné, y compris dans les métiers récents, pourtant promis à un bel avenir, comme les énergies renouvelables : des sociétés comme le danois Vestas, leader des éoliennes, de l’allemand Q-Cells dans le photovoltaïque en sont de parfaites illustrations. Pour ne pas être désobligeants, nous ne citerons pas les noms de grandes entreprises de l’indice CAC 40 qui nous semblent dans ce cas, leurs cours boursiers sont suffisamment éloquents.
Objectifs de cours :
La première conclusion de tout ceci, c’est que nous sommes non seulement dans une crise, mais que nous traversons une période de profonde mutation, où les parts de marché se redistribuent (voir dans la téléphonie mobile) et où de futurs leaders émergent, ceux qu’il faut avoir en portefeuille.
La deuxième conclusion, qui découle de la première, c’est qu’un actionnaire doit se demander en permanence si l’entreprise dans laquelle il possède des parts et qui bénéficie d’une renommée, d’une solide antériorité ou de positions dominantes est bien à l’abri de ce genre de mésaventures ; il doit être en veille permanente et ne pas se laisser porter par la réputation. Il doit aussi se méfier des rendements sur dividendes trop généreux.
Il nous semble également important, lorsque l’on veut investir, de ne pas se fier aux cours qui peuvent paraitre exagérément faibles, par comparaison avec ce qu’ils ont été précédemment. Beaucoup ne font que traduire les difficultés auxquelles se heurtent ces entreprises dans leurs métiers, qui risquent de les conduire un jour à subir le même sort que Kodak.
Marc Bouche
Copyright (c) 2012 Zonebourse.com / Combho SAS